Coeur de pierre

Si tu lis ça, c’est parce que tu es ma meilleure amie. Pendant longtemps, je n’ai pas eu le droit de parler de cette histoire. Enfin, bref, garde bien pour toi tout ce qui va suivre. Je te fais confiance. Personne d’autre ne doit savoir, même pas tes parents. Allez, je ne te fais pas languir plus longtemps. Voici mon plus grand secret :

 

 

En général, je ne parle pas de mon père. Peut-être parce qu’on me pose trop de questions sur lui depuis longtemps. Je me méfie de tous ces gens que je ne connais pas et qui veulent tout savoir. Des psychologues, des assistantes sociales, des professeurs… qu’est-ce que ça peut leur faire de connaître le contenu de mes week-ends ? Et quand je me tais, ils prennent un ton mielleux pour me rassurer. J’ai beau leur dire qu’il n’y a rien de spécial à raconter, ils pensent que ce n’est pas normal, que je cache quelque chose. Les adultes, c’est comme ça. Ils disent que la vérité sort de la bouche des enfants, mais ils n’en croient pas un mot.

 

Aux copines, non plus, je ne parle pas de mon père. Elles pensent que j’en ai honte. Mais ce n’est pas vrai. J’ai de la peine pour lui, et je sais que personne ne peut comprendre ça, ma mère en tête. Mon père est alcoolique. Maman prononce ce mot avec une grimace dégoutée et compare papa à Vincent, son nouvel amoureux qui a le même âge que lui. C’est vrai que mon père à l’air plus vieux avec son whisky et ses cigarettes, mais Vincent est moins drôle, moins triste, moins vivant. C’est ça que les autres ne comprendront jamais. Mon père a l’alcool triste ou gai, mais il se passe toujours quelque chose après quelques verres, quelque chose qui sort de la monotonie.

_ Tu appelles, chérie, si ton père a trop bu, hein ? ou si tu as le moindre problème. Je viendrai te chercher avec Vincent.

_ Il n’y a jamais de problème avec papa, tu le sais.

_ Ce que je sais, c’est qu’on ne sait jamais. Essaie de passer un bon week-end quand même.

 

Bon, dire que mes week-ends avec papa sont passionnants, il ne faut pas exagérer non plus. La plupart du temps, je regarde la télé avec lui ou je joue à la console, mais parfois, il m’emmène en balade et me raconte des histoires du passé. J’aime bien ça, surtout lorsqu’il est question de moi.

Je l’aperçois. Il m’attend à l’arrêt de bus, les mains dans les poches et la casquette vissée de travers. Ça lui donne un air de rappeur retraité. Je descends. Il me serre dans ses bras. Il sent le tabac, mais pas l’alcool.

_ On pose tes affaires et je t’emmène en promenade. Le docteur veut que je marche tous les jours, maintenant.

_ Chouette, on va où ?

_ Je t’en parlerai en chemin, mais tu vas devoir me promettre de ne jamais rien dire à personne de ce que tu verras aujourd’hui.

_ Tu sais, je ne dis jamais rien à personne.

_ Oui mais là, c’est vraiment secret, et c’est moi qui te le demande. J’attendais que tu sois assez grande et je crois que le moment est venu.

_ Allez, dis-moi ce que c’est !

_ On pose tes affaires, tu te changes, et dès qu’on s’éloigne du village, par le petit chemin, je te dirai tout. Je ne veux pas prendre le risque que quelqu’un nous surprenne.

 

_ Bon, et là, tu me le dis ?

_ Nous sommes encore trop près des maisons.

_ Mais il n’y a personne, papa ! tu le fais exprès, c’est sûr !

_ Ce n’est pas grave si tu boudes. Je sais ce que j’ai à faire, et comment le faire. Bientôt, tu le sauras aussi et tu comprendras pourquoi j’agis comme cela. Tu vas voir, ça vaut le coup d’attendre un peu.

_ Et si je devine ?

_ Ne te fatigue pas. C’est impossible.

_ Maintenant, je m’attends à un truc fantastique avec tous tes mystères. Je suis sûre que je vais être déçue.

_ Si tu es déçue par ça, tu le seras toute ta vie.

_ Arrgghhh ! tu recommences. Je ne te parle plus tant que tu ne m’auras pas raconté ton secret.

Mon père a eu un petit sourire attendri. Je l’aime bien ce sourire là, sur sa figure abîmée, comme une oasis dans un désert.

_ Bon je crois que le moment est venu. Je t’emmène dans un endroit qui n’existe plus ou qui n’a peut-être jamais existé. Et pourtant, tu le verras, comme moi, de tes yeux.

_ C’est magique ?

_ Oui.

_ Pfff tu me fais marcher.

_ Je vais te faire descendre sous terre, plus exactement. J’ai pris des lampes de poche.

_ C’est une grotte ?

_ Oui, une grotte profonde que je suis quasiment le seul à connaître.

_ Pourquoi quasiment ?

_ Tu verras…

Mon père s’est arrêté, m’a demandé de la boucler et a scruté l’horizon en tendant l’oreille. Nous n’entendions que le vent dans les branches et le grondement lointain de l’océan. Il s’est agenouillé, a creusé le sable près d’un arbre, puis a saisi la poignée métallique d’une trappe. Il s’est encore retourné avant de la soulever et de disparaître, torche à la main.

_ Bon, Sybille, tu viens ?

_ Attends, j’allume ma lampe. C’est cool.

_ Vite, je dois refermer la trappe.

Dès qu’il a rabattu le couvercle, je me suis sentie comme dans un bocal. Si quelqu’un s’amusait à en bloquer l’entrée avec des rochers ou si un arbre tombait dessus, nous étions condamnés. Enterrés vivants ; quelle horreur !

_ Dis, papa, il y a un autre chemin pour sortir ?

_ Pas à ma connaissance.

Les parois étaient étroites et leur contact, humide et froid comme de la neige fondue. Ça sentait la vieille chaussette oubliée et le moindre son devenait étrange, caverneux. Je ne parlais plus. Je suivais mon père qui avait l’air de savoir ce qu’il faisait. C’était plutôt rare comme attitude chez lui, mais je devais déjà lui donner raison : Je sentais la magie des lieux m’envahir. Ces centaines de marches sculptées sous terre m’intriguaient. Qui s’était donné cette peine ? et pour quelle raison ? Je n’avais pas peur, j’étais trop curieuse pour ça, et puis je me disais que mon père ne m’aurait jamais emmenée dans un endroit dangereux.

Après les marches, ce fut un long chemin sinueux qui nous conduisit jusque dans une grande salle ovale aux parois trouées comme du gruyère.

_ Papa, ne me dis pas que c’est plein de chauves-souris ou d’araignées géantes, ces trucs-là.

_ C’est étrange, hein ? La première fois que je suis arrivé ici, j’avais tout juste quatorze ans. Je me souviens avoir ressenti une grande peur, mais il n’y a pas de bestioles rampantes ou volantes dans cette grotte.

_ Mais alors, c’est quoi ?

_ Ce sont des niches de Suches

_ Cool. Ça m’avance beaucoup. Des niches de chaipaquoi. Tu ne veux pas être plus précis ?

_ de Suches, d’esprits de la roche, si tu préfères.

J’ai pensé à ce qu’on me disait depuis des années sur les ravages de l’alcool. J’ai regardé mon père à la lueur de la lampe. Il avait tellement envie que je le prenne au sérieux. Personne ne lui avait jamais laissé sa chance et comme il n’avait pas pour habitude de me mentir, j’ai éloigné le doute du revers de la main.

_ Ok, des Suches… ça ressemble à quoi ?

_ C’est comme un ensemble de cristaux aux reflets turquoise. C’est assez grand, ça vibre et ça flotte dans l’air. Lorsqu’ils parlent, il faut se boucher les oreilles, car leur son te transperce les tympans comme une aiguille à tricoter.

_ C’est méchant un suche ?

_ Non, ni gentil, ni méchant. Ils sont là, enfin « il » est là, car je n’en ai rencontré qu’un.

_ Alors il est là et il ne sert à rien. Tu viens de temps en temps le voir, c’est ça ?

_ Pas exactement. C’est un peu plus compliqué. Je dois venir régulièrement. J’ai passé un contrat avec lui la première fois que je l’ai rencontré. J’y étais un peu obligé pour qu’il me laisse partir.

_ Alors il peut te faire du mal ?

_ Tais-toi. Il arrive. Bouche-toi les oreilles et ne répond que s’il t’interroge. Surtout sois sincère. Va chercher les réponses au fond de ton cœur.

L’une des niches s’éclaira d’une lumière bleutée et les premiers crissements minéraux se firent entendre. Le Suche ressemblait à un porc-épic. Des cristaux pointaient de tous côtés. Je me suis dit que c’était un chouette pokémon… Il flotta autour de moi et s’adressa à mon père.

_ Qui est-ce ?

_ Ma fille. Je t’en ai parlé assez souvent.

_ Je t’avais demandé de me ramener ce qui illustrait le mieux ton bonheur et ta tristesse et tu m’amènes ton enfant ?

_ Oui, j’ai sondé mon cœur et ma fille est ma joie la plus pure et la source de ma tristesse la plus profonde.

_ Je ne comprends pas.

_ Je suis aussi heureux de la voir, d’être avec elle, que malheureux de ne pouvoir être un père comme les autres.

_ Tu as choisi d’être différent. Tu ne peux être comme les autres, tu le sais. Maintenant, tu me poses un problème épineux. J’avais décidé de protéger ton bonheur et d’anéantir ta peine, mais je ne peux, à la fois, protéger et tuer ta fille…

_ Tu n’éliminerais pas ma tristesse, tu la décuplerais.

_ Pourquoi ta fille ne parle-t-elle pas ?

_ Elle répondra à tes questions si tu lui en poses.

_ Bien. Comment t’appelles-tu ?

_ Sybille

_ As-tu peur de moi, Sybille ?

_ Oui j’ai peur. Vous avez parlé de me tuer.

_ C’est exact. C’est naturel d’avoir peur de mourir pour un humain, j’oubliais avec mon cœur de pierre.

_ Vous avez un cœur de pierre ? Comme c’est triste !

_ Ce n’est ni triste ni gai, c’est comme ça.

_ Je peux vous poser une question, moi aussi ?

_ Il me semble que tu as déjà commencé.

_ Oui… enfin, je voudrais savoir pourquoi vous êtes seul, pourquoi il y a tant de trous dans la grotte, pourquoi mon père est obligé de venir vous voir, quel contrat avez-vous passé avec lui, et si c’est à cause de vous qu’il est devenu alcoolique ?

_ Sybille, je t’avais demandé…

_ Laisse. Je vais répondre. Il faut qu’elle comprenne. Je pense que tu l’as amenée ici en partie pour cela, non ? Bon, Sybille, ton père m’a découvert par hasard, et je ne l’ai laissé repartir que lorsque j’ai été certain qu’il ne pourrait me trahir. Pour cela, j’ai dû implanter un morceau de moi dans son corps. Il doit venir me rendre des visites régulières pour que j’analyse la pureté de son cristal.

_ Et ça sert à quoi ?

_ à savoir s’il tient toujours parole, s’il n’a pas trahi le secret. Aujourd’hui, par exemple, la vibration est inhabituelle, car il s’est confié à toi.

_ Vous allez le punir ?

_ Non, non. Nous avions parlé de cela. Il avait le droit de te mettre dans la confidence, mais ce n’est pas sans risques.

_ Et vous allez passer un contrat avec moi aussi ? Je vous préviens, je suis dure en affaire et je ne veux pas d’un cristal dans mon corps. Je suis sûre que ça fait super mal.

J’en avais presque oublié la présence de mon père qui s’était adossé à la paroi et qui nous observait. Il m’a pris la main.

Ça ne fait pas mal, mais ça augmente l’intensité des émotions, par vibration. Si je suis triste, je le suis terriblement et si je suis heureux, c’est d’un bonheur rayonnant. Je ne sais plus me contenter de petites joies ou de petites peines. Je sais que tu penses que je bois à cause de ta mère, mais la vraie raison est celle-là : je veux oublier ce cristal, m’oublier, et retrouver la musique du quotidien.

_ Mais papa, il va m’en mettre un à moi aussi de cristal !

Le Suche intervint pour préciser les termes du contrat. J’étais devenue responsable de la vie de mon père. Si je parlais, son cristal explosait dans la minute. C’était horrible. J’aurais voulu ne jamais connaître ce secret trop lourd. Le Suche continua comme si de rien n’était.

_ Bon revenons-en à notre affaire. Je disais que je ne pouvais, à la fois, protéger et tuer Sybille. Tu me mets dans l’embarras de n’avoir pas assez réfléchi. Ta fille n’est pour rien dans ta tristesse, ni dans ton bonheur, c’est le cristal que tu ne supportes plus.

_ Mais cela n’aurait servi à rien que je te demande de m’en défaire, j’imagine.

_ Je ne sais pas. Tu n’as pas essayé.

Moi, Sybille, je me suis plantée devant le Suche, les mains sur les hanches.

_ Je peux vous poser une dernière petite question ?

_ Je t’écoute.

_ Je me demandais juste pourquoi vous teniez à aider mon père ? C’est bizarre d’éprouver ce désir-là quand on a un cœur de pierre.

_ C’est une très bonne question. Sais-tu à quoi on les reconnaît ? C’est quand on n’a pas de réponse immédiate à apporter. Nous allons nous quitter là-dessus. Revenez me voir dans quelques jours. J’aurai pris ma décision et je te répondrai.

 

Nous sommes ressortis par la trappe, l’avons minutieusement camouflée et, main dans la main, nous avons rebroussé chemin en silence. Mon père me faisait courir un danger, mais je le comprenais peut-être vraiment pour la première fois. J’étais heureuse et triste. Au bout d’un moment, il m’a demandé si j’avais été déçue par la balade et je lui ai envoyé mon plus beau clin d’œil. Je me suis dite que c’était bien de s’aimer comme ça, tous les deux.

 

Ma mère m’a accueilli en me serrant contre elle.

_ Je suis toujours entière, maman, et tout s’est bien passé, comme d’habitude. Papa n’a pas bu une seule goutte d’alcool.

_ Merveilleux ! et l’on devrait lui décerner une médaille pour ça ? Vincent ne boit jamais, lui…

Et nous étions repartis pour l’évangile selon saint Vincent. Mais Vincent n’avait pas un bout de cristal dans le corps. C’était juste un type normal qui cherchait toujours le calme pour se détendre du boulot. Mon père, c’était un héros, bon, sans les biscottos, ni la tenue moulante, mais quand même, il parlait aux esprits de la roche… Mais ça, je ne pouvais en parler ni à ma mère, ni aux copines.

La nuit même, j’ai rêvé des Suches. Chaque trou de la caverne brillait d’une lumière bleutée. Lorsque je m’approchais d’un Suche pour toucher ses cristaux, ce n’était plus de la pierre, mais une substance molle comme de la gelée anglaise. Ma main passait au travers et le Suche se liquéfiait pour finir par disparaître en flaque.

Dès le réveil, mon cerveau s’est agité comme du pop-corn. Je mélangeais mon rêve aux souvenirs du week-end en cherchant à apporter des réponses à mes interrogations. L’escalier souterrain, par exemple. Ben oui, si les Suches flottaient dans l’air, pourquoi avaient-ils construit des centaines de marches ? Un simple tunnel aurait suffi. Il était étonnant aussi que leur langage soit identique au nôtre si, comme le déclarait le Suche, mon père était son seul contact humain. Quelque chose clochait jusqu’à ce qu’une pensée débile vienne relier toutes mes questions : Et si les Suches étaient des humains cristallisés ? Si sous toutes ces pointes minérales vivait un homme ou une femme ? Mon père avait bien un cristal en lui, et ça avait modifié la nature de ses émotions, alors, j’imaginais qu’avec des centaines de cristaux, on pouvait en oublier jusqu’à son appartenance à l’humanité.

Je ne pouvais pas attendre une semaine de plus, aussi j’ai tanné ma mère chaque jour pour passer un second week-end d’affilée chez mon père. Elle a tiqué, mais a accepté tout en cherchant à savoir ce que j’avais de si intéressant à faire chez lui. J’ai pensé à son abstinence et j’ai déclaré vouloir l’encourager moralement.

À l’arrêt de bus, je me suis précipitée vers lui, la tête contre son sternum qui accueillait le cristal du Suche. Nous avons marché en silence jusqu’à la maison, et dès qu’il a refermé la porte, j’ai exposé ma théorie. Il ne me croyait pas, mais ne se moqua pas non plus. Il avait sans doute déjà réfléchi à tout cela, mais pas avec un regard d’enfant.

_ Mais si, papa, c’est logique !

_ Ce n’est pas parce que ça à l’air vrai que ça l’est. J’ai longtemps pensé que cette grotte était une prison, ce qui expliquerait les marches et les trous réguliers en bas de l’escalier qui ont dû accueillir une grille autrefois.

_ Des trous, une grille ? Mince, je ne les ai pas vus. Dis, tu connais son âge au Suche ?

_ Il n’en a pas. Il est, mais dit que ça se perd dans le temps.

_ C’est impossible, tout le monde a un âge. On va le faire passer au carbone 14, comme les fossiles. Et s’il est si vieux, tu ne trouves pas bizarre qu’il s’exprime dans un français presque identique au nôtre ?

_ Arrête donc avec toutes ces questions, Sybille. Tu vas finir par me rendre marteau. C’est que je vis dans le silence toute la semaine, moi.

_ Si, comme je le pense, son cœur est resté humain, ça peut te sauver, ou au moins atténuer ta souffrance. Tu n’as pas envie d’aller mieux ?

_ T’es vraiment une petite tête de bois, toi ; d’un bois si dur qu’il tordrait le bec des pic-verts qui s’y aventureraient.

_ On retourne voir le Suche, papa. Tu me laisses faire, promis ? on ne risque pas grand-chose.

_ Non, pas grand-chose… l’explosion d’un cristal dans mon ventre et dieu sait ce qu’il fera de toi après. On va passer un marché tous les deux. Je te laisse essayer, mais dès que je te pince le bras tu arrêtes immédiatement sans poser de questions, d’accord ?

J’ai accepté rapidement et nous nous sommes dirigés vers la trappe, munis de nos lampes de poche. Le Suche est apparu dès notre entrée dans la grotte ovale. Nous l’avons salué de la tête, les mains bien calées sur nos oreilles. C’était franchement ridicule. Le Suche paraissait impatient d me parler :

_ Bon, Sybille. J’ai longtemps réfléchi à ta question. Je pensais avoir une réponse, mais elle s’est perdue. Pourquoi devrait-il toujours y avoir une raison de faire quelque chose ?

_ Je me demande bien à quoi vous servent toutes ces années si vous n’arrivez pas à répondre à une simple question de petite fille.

_ Quoi ?

_ Ben oui… à quoi passez-vous votre temps ? Vous ne faites pas grand-chose, et quand vous vous décidez, vous oubliez la raison qui vous a poussé à agir.

_ Comment !

_ Et en plus, vous n’arrivez plus à faire de phrases…

_ Mais…

Mon père m’a pincé. Les cristaux zébraient le plafond de la grotte d’éclairs furieux. J’ai désobéi jusqu’à ce que le Suche se mette en boule et me hurle d’arrêter. Mon père m’avait pincé dix fois le bras avant que j’en termine, mais j’étais satisfaite.

_ Je suis désolée, Suche. J’ai fait exprès de vous énerver. Je voulais juste vous montrer que, contrairement à ce que vous pensez, vous n’avez pas un cœur de pierre. Vous avez des émotions, comme mon père, comme moi ; vous parlez notre langue. Vous êtes un humain sous ces cristaux, mais vous en avez tellement que vous l’avez oublié.

_ C’est ridicule, complètement ridicule. Veux-tu que je fasse exploser ton père sur le champ pour te prouver le contraire ?

_ Ce serait une réaction de colère, Suche, une démonstration de pouvoir. Il n’y a rien de plus humain que cela.

_ Ah, mais cette gosse est un véritable poison !

_ Ma fille est le contraire de cela. C’est un élixir. Je crois que tu devrais l’écouter un peu mieux, sans colère. Elle m’a convaincu de ton humanité.

Je me suis approchée du Suche qui tremblait perceptiblement.

_ Je voudrais que vous me racontiez pourquoi vous vivez seul, en secret. J’aimerais entendre tout ce dont vous vous rappelez pour que vous ne soyez plus prisonnier de l’oubli. Je viendrai tous les quinze jours avec mon père pour vous aider à comprendre et à vous souvenir. Ainsi vous saurez pourquoi vous faites ces choses.

_ Sybille, je ne suis pas sûr que ça l’intéresse…

_ Laisse-la donc essayer. Elle va perdre son temps deux trois fois et renoncer à sa lubie. Ça lui servira de leçon.

 

Chère meilleure amie, il faut croire que ce Suche ne me connaissait pas aussi bien que toi, car je ne renonce jamais. Ça a duré une année entière, une année à préparer mes questions et à bousculer le Suche dans ses retranchements. Il a progressivement perdu pied et a commencé à douter de ce qu’il était. À chaque visite, ses cristaux perdaient de leur éclat, et lorsqu’ils n’ont plus émis de lumière du tout, je pouvais voir le corps d’un homme au travers. Dès lors, le Suche me supplia de le libérer au plus vite.

Nous n’avions que la parole et je me suis rendu compte que c’était une force énorme. Nous échangions de plus en plus, nous retrouvions le passé du Suche, qui n’était pas aussi vieux qu’il le croyait. Il y avait bien eu des grilles dans cette grotte, et quelqu’un pour alimenter les êtres emprisonnés au travers des barreaux. Ils avaient été quinze condamnés à l’oubli. Quinze enfants séquestrés par un camarade, Anselme le gringalet, Anselme, qu’ils avait pour habitude d’humilier dans la cour de récréation. À chacun, il avait tenu des promesses de trésor enfoui, et tous s’étaient laissés berner un à un par Anselme le chétif. Le père d’Anselme était ivre du matin au soir et son grand père avait, toute sa vie, porté l’étiquette de l’idiot du village. Anselme ne voulait pas être, à son tour, victime des autres. Dès qu’il eut connaissance de la grotte, construite par son grand père pour fuir la méchanceté du monde, il décida d’en détourner l’usage. Cette grotte contiendrait la méchanceté ; le monde n’en serait que plus supportable à la surface.

Anselme avait sa revanche, les enfants étaient terrorisés. Il les entendait gémir au loin, quand il descendait les marches, et il les voyait se battre pour des restes de nourriture que n’auraient même pas voulu les cochons de son père.

Peu à peu, les prisonniers cessèrent de croire à une libération prochaine et les pierres sont apparues sur leur peau. Des cristaux minuscules, comme des larmes, comme des petits bijoux, qui commencèrent à croître et à se multiplier. Les enfants se sentirent protégés ; ils avaient moins faim, moins froid et le halo bleuté des cristaux leur permettait de percer l’obscurité lugubre de la grotte. Les cristaux recouvraient chaque jour un peu plus leur corps et leur permettait d’oublier la tristesse et la peur. Ils occupèrent leur temps à creuser des niches dans la roche, patiemment, à coups de pierres, et dès qu’une niche était terminée, ils en creusaient une autre, sans savoir vraiment pourquoi, par instinct.

Anselme avait pris peur devant la transformation de ses anciens camarades d’école. Ils ne s’alimentaient plus, leur voix était devenue insupportable, et ils ressemblaient à des fantômes. Il venait quand même une fois par semaine, le dimanche, pour observer ses monstres. Un jour, il fut tenté de dérober un bout de cristal à un Suche qui lui tournait le dos. Dès qu’Anselme toucha la pierre, on entendit un bruit de friture. Anselme disparu ; La grille avait fondu comme du chocolat dans le micro-ondes. Aussitôt, tous les Suches s’étaient précipités vers la sortie, sauf un qui n’en éprouvait plus l’envie, mais aucun d’eux n’était jamais revenu.

 

J’étais devenue familière avec le Suche et je sentais qu’il appréciait de plus en plus ma présence, mes blagues. Il riait même parfois lorsque je disais que j'allais lui fondre le cristal et qu’il était mon rocher Suchard préféré. Les cristaux l’avaient conservé tel qu’il était à son arrivée dans la grotte. Il devait avoir soixante-dix ans, mais il en paraissait douze. Sa faim revenait, sa peur aussi, en même temps que les souvenirs. Dès que je le pouvais, je lui apportais des réserves de nourriture, des vêtements chauds et des livres. Mon père ne sentit plus bientôt le poids du cristal. Je continuai cependant à rendre visite à mon Suche que j’avais baptisé Enroll pour faire Rock & Roll.

Tu sais, toi, mon amie, à quel point j’ai de la suite dans les idées. Bref, le problème d’Enroll était qu’il était incapable de sortir de la grotte. Il était persuadé que la lumière le tuerait, comme ses autres camarades. Je ne comptais pas venir le nourrir jusqu’à la retraite dans ce trou. Je ne savais pas ce qu’il risquait, mais j’étais persuadé qu’au-delà de la peur, il n’y avait rien. Je lui ai rappelé les joies du monde d’en haut, les arcs-en-ciel, les couchers de soleil, le souffle d’un vent d’été, le parfum des fleurs, la grâce d’un papillon. Je lui avais prouvé par le passé que mes intuitions étaient en général excellentes et il a fini par céder. Il m’a donné la main et a gravi les deux cent soixante-trois marches. (j’avais eu tout le loisir de les compter sans erreur). Il n’explosa pas, ne se transforma pas en vieillard ratatiné comme une patate pourrie, mais il pleura de bonheur.

 

J’étais allée voir à son ancienne adresse, mais ses parents étaient morts de chagrin, il y avait bien longtemps déjà. C’est mon père qui le recueillit et le cacha au reste du monde, le temps qu’il grandisse un peu. Un enfant seul dans la rue, ça attire toujours l’attention. Moi, je le retrouvais un week-end sur deux et il partageait mes goûts, malgré son âge avancé. Il partit trois ans après pour parcourir le monde, pour engranger joies et peines, pour saisir au vol chaque émotion. J’avais quatorze ans et j’étais triste sauf lorsque nous recevions une carte postale provenant d’un coin reculé de la planète où il disait nous aimer par-dessus tout et qu’un jour viendrait où il nous ferait découvrir des paysages magnifiques.

 

Si tu lis cela, chère amie, c’est que je ne suis plus près de toi, c’est que j’ai déposé cette histoire à tes pieds avant de m’en aller. Je t’en prie, ma sœur choisie, sois heureuse, car si je ne suis plus là, c’est que je suis avec Enroll, aux confins du monde, à croquer la splendeur et mon rocher Suchard aux yeux noisette.

Je t’ai demandé de garder ce secret. Non parce qu’il représente un danger pour quiconque, mais pour en préserver la beauté et la grâce. Je sais qu’il brille maintenant dans ton cœur comme un cristal bleuté. Je t’aime, mon amie. Puisse le hasard t’apporter à toi aussi ton rocher à croquer.

 

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Commentaires : 5
  • #1

    Régine (vendredi, 02 novembre 2012 10:54)

    Quelle belle imagination !!! J'ai beaucoup aimé et je pense qu'il gagnerait encore en force si tu le rallongeais. Il y a toute une partie que tu pourrais faire vivre vraiment au lieu de la raconter par Sybille. Ce n'est que mon humble avis, je m'égare...

  • #2

    jaga (samedi, 03 novembre 2012 01:10)

    merci d'avoir laissé un comm' Régine. J'aurais pu l'allonger c'est vrai, mais pour un conte, il est déjà long, non ? Je retiens ta suggestion.

  • #3

    Régine (dimanche, 04 novembre 2012 12:07)

    Comme pour les nouvelles, il n'y a pas de longueurs spécifiques même si 200 pages, c'est trop ^^. C'est la structure qui définit plus le genre et tu peux davantage le développer tout en restant dans le conte...

  • #4

    Écriplur (dimanche, 05 mai 2013 09:57)

    Bonjour,
    Difficile de résister à la lecture en série de vos contes.
    Difficile de résister, en lisant Coeur de Pierre, à ce concentré d'émotions qui me bouscule, je pense, pour des raisons particulières, mais je parie que les images développées s'adressent à l'universel de notre condition humaine.
    Tous mes remerciements pour la générosité de ce partage.
    Céline.

  • #5

    florent (dimanche, 05 mai 2013 11:18)

    Merci beaucoup pour ce retour (ce n'est pas très fréquent) :)