Très très loin de la France, se trouve un quartier que l’on dit pourtant français. En clignant des yeux, et sous un certain angle, on pourrait se croire en plein Paris. Il y a même une enseigne avec «Champs-Élysées » écrit dessus, mais la plus grande avenue de cette ville, si elle comporte un obélisque s’appelle 9 de julio. Vous vous rendez compte ? Un jour seulement avant l’anniversaire de mes deux parents. C’est bien ma veine ! à quelques heures près, j’aurais pu avoir l’avenue la plus large de Buenos Aires pour me rappeler de leur date de naissance !

 

Je m’appelle Zoé, j’ai neuf ans. Je suis française, mais je connais bien cette ville, maintenant. J’y retourne chaque année et, depuis le CE1, je passe la moitié du temps en Argentine, et l’autre en France. Ce que j’aime bien ici, ce sont les milanesas préparées par Nelly, n’avoir école que l’après-midi et surtout retrouver mon abuela. Abuela en espagnol, ça veut dire grand-mère. En Argentine, tout le monde parle espagnol. Mon abuela, elle, parle plein de langues, dont le yiddish, le polonais, le français, l’anglais et l’espagnol. Elle était chef dans un grand hôpital avant et elle est super intelligente, elle sait des tonnes de choses, a été dans des tas de pays et surtout, elle trouve toujours du temps pour m’écouter.

 

Mon abuela n’habite pas dans le quartier français, mais sa meilleure amie, Mabel, oui. Et parfois, nous quittons Alto Palermo pour lui rendre visite à la Recoleta. Ce qui est célèbre à la Recoleta, c’est le cimetière. Plein de gens le visitent toute l’année. Au début, j’ai trouvé ça étrange : Que la famille des morts vienne déposer des fleurs et se recueillir, ça me semblait normal, mais marcher entre les tombes comme dans un musée, ça me dépassait. Encore une de ces bizarreries d’adultes…

 

Et puis il y avait un truc que je n’aimais pas : Pour se rendre à ce cimetière, on devait longer un grand mur qui sentait très fort le pipi quand il faisait chaud. Je me disais que peut-être des gens mourraient étouffés par l’odeur et finissaient par être enterrés rapidement dans le cimetière pour ne pas faire fuir les touristes.

 

À Paris aussi, il y a des cimetières qui se visitent. Il paraît qu’on peut même s’asseoir devant chaque tombe au Père-Lachaise, d’où le nom. Mais je n’y suis jamais allé. Je ne connais que celui de la Recoleta. C’est un cimetière de riches. Il faut donner beaucoup d’argent pour devenir un squelette par ici. Mais bon, je n’irai jamais : c’est un cimetière catholique et je suis juive, comme ma mère, comme mon abuela. Mabel ira peut-être, elle, car elle est très catholique et très riche.

 

La première fois, je m’étais laissé avoir. On m’avait dit : « Tu verras, c’est magnifique », mais je m’étais ennuyée ferme, là où tous les adultes s’extasiaient ou prenaient des photos des tombes décorées. La plus visitée était celle d’Evita Perόn. Je ne l’avais pas trouvée extraordinaire, et je me demandais pourquoi on faisait la queue devant. Mon abuela m’a expliqué des histoires politiques auxquelles je n’ai rien compris sinon, que dans la famille, on était tous anti-péronistes. Ma mère aussi me parlait de politique. Elle disait que le pays avait été vendu trois fois rien aux américains et aux européens par les militaires, que Menem était un voleur et que seul Alfonsin avait essayé de faire quelque chose. Je suis sans doute trop jeune pour comprendre tout ça. Je sais seulement que la politique, c’est dangereux dans certains endroits du monde. Le frère d’Abuela, qui est aussi un grand médecin, mais à Paris, avait dû se cacher comme un criminel avant de fuir le pays pour l’Espagne, car des militaires voulaient le tuer.

 

Mais bon, mon problème du moment était tout autre. Je n’avais pas envie de retourner au cimetière, je ne voulais pas sentir le pipi du mur, ni m’ennuyer parmi les touristes. Abuela a eu le mot magique en me promettant un détour chez Freddo, pour déguster une grosse glace au dulce de leche granizado. Ça m’a motivé. Ben, oui, je suis au moins aussi gourmande que mon père. Alors, bon, j’étais disposée à passer devant quelques centaines de morts dans leur emballage.

 

Cette fois, Abuela avait pris un guide à l’entrée du cimetière. Il était grand, maigre, avec de grosses lunettes noires. À chaque fois qu’il s’adressait à Abuela ou Mabel, elles me désignaient du doigt, alors il ne me lâchait pas les baskets. Au bout de quelques soupirs, il interrompit son discours savant.

_ Tu préférerais être ailleurs, je me trompe ?

_ Ben, chez Freddo, ça m’irait bien.

_ Allez, fais un effort. Dis-moi ce que tu vois ici.

_ Des pierres, du fer, des graviers, des touristes et des morts emballés.

_ mouais… et l’histoire des grands hommes de ce pays, ça ne te passionne pas non plus.

_ J’ai le temps d’apprendre tout ça, non ? C’est comme la politique. On m’en parle, mais j’ai l’impression que ce n’est pas encore pour moi. Je n’y comprends rien.

_ Bon, passons sur la grande histoire. Moi, il y a un truc que j’aimais lorsque j’étais enfant, c’était le mystère et la magie.

_ Parce que vous n’aimez plus ça ?

_ Oh si, beaucoup, c’est resté en moi. Mais toi, est-ce que tu aimes ça ?

_ Oui, mais seulement les vrais mystères et la vraie magie.

 

_ Et bien je vais te montrer l’envers de ce cimetière si tu le veux, mais je ne sais pas si les adultes qui t’accompagnent vont apprécier.

_ Pourquoi donc ? Je peux tout dire à mon abuela.

_ Elle n’aimerait peut-être pas que je te fasse peur.

_ Ah… là c’est différent. Vous allez me faire peur, c’est vrai ?

_ Je ne sais pas, mais la magie et le mystère ne sont rien sans un peu de danger qui plane autour.

_ Jamais mon abuela ne me laissera avec un inconnu.

_ Oublie cette idée ; je vais continuer la visite habituelle, celle que j’offre à tout le monde, et tu iras tranquillement manger ta glace chez Freddo après.

_ Non, non, attendez ! J’ai une idée : Vous continuez la visite normalement, mais ce qu’abuela ne doit pas entendre, vous me le direz tout bas, à l’oreille. Vous pouvez faire ça ?

 

Il a opiné du chef et nous l’avons suivi jusqu’à la tombe d’une célébrité que Mabel et Abuela connaissaient et qui avait rendu un fier service au pays. Ça, c’était la version officielle, car mon guide, Flavio, me montra en cachette des inscriptions de part et d’autre de la tombe. Des formes étranges. Il m’expliqua que c’était des symbole magique et franc-maçonniques. Je n’avais pas fait attention à cela, mais nombreuses étaient les stèles qui comportaient ce genre de symboles. Il fallait parfois les chercher dans l’ombre d’un relief, au dos de l’inscription officielle ou sur la tranche de la pierre. Flavio clignait de l’œil quand je devais repérer un symbole et, pendant qu’il récitait son discours officiel, je traquais les signes magiques.

 

Ensuite, il me demandait discrètement si je les avais vus. C’était amusant. Abuela était visiblement ravie que je m’intéresse aux personnages de ce cimetière, mais au bout d’un moment, j’en ai eu assez.

 

_ Oui, Flavio… J’ai encore vu les signes, mais bon, finalement, je n’y comprend rien et c’est… comment dire… répétitif.

_ La magie est répétitive. C’est comme ça. Il y a des formules à apprendre et à ressortir au mot près.

_ D’accord Flavio, mais le mystère, ça n’est pas répétitif, le mystère ? C’est surprenant, ça bondit, ça disparaît, c’est inattendu.

_ Si tu n’es pas un peu plus patiente, tu ne sauras rien des mystères de la Recoleta. Ils ne viennent pas comme ça, il faut les mériter un minimum. Un mystère, c’est comme un papillon : ça choisit la fleur sur laquelle il souhaite se poser.

_ Bon, et à part les signes, il y a autre chose d’étonnant ?

_ Au milieu de cette allée, il y a une tombe très spéciale. En passant devant, un employé du cimetière avait cru entendre des bruits, mais comme il avait tendance à boire, on s’était moqué de lui. Pourtant, quelques années plus tard, suite à un dégât des eaux, la famille avait fait construire un nouveau cercueil et lorsqu’ils ont ouvert le précédent, il était plein de traces de griffures.

_ Ça voulait dire quoi ?

_ Que la médecine de l’époque n’était pas aussi avancée que l’actuelle, et qu’une personne avait été enterrée vivante.

_ C’est horrible !

_ Oui, tu imagines, elle se réveille dans un cercueil, dans le noir, et personne ne l’entend crier.

_ Mais elle est vraie cette histoire ?

_ Et comment ! je vais te le prouver tout de suite.

 

Nous avons presque rejoint l’entrée du cimetière. Durant le trajet, j’avais eu l’image de cet homme désespéré, grattant son cercueil, les ongles en sang. J’en avais frissonné de peur, mais je ne pouvais en parler à abuela qui aurait immédiatement interrompu la visite. Flavio me sortit de ce cauchemar éveillé.

 

_ C’est là

_ La preuve ?

_ Oui, regarde en haut de la tombe.

_ Une clochette ?

_ C’est cela. La personne qui est enterrée ici a fait installer un système pour pouvoir l’actionner de l’intérieur de son tombeau. Tu penses que si l’histoire que je t’ai racontée n’était pas réelle, elle aurait pris cette précaution ?

_Non… Et elle n’a jamais servi cette cloche, alors ?

_ Non, pas que je sache

_ Dis, tu crois qu’on peut aussi en mettre dans les cimetières juifs ?

_ Je suppose que oui.

_ Bah, je crois que je me ferai incinérer de toute façon. C’est plus propre.

 

Nous sommes repartis loin des allées principales. Il y avait d’anciens caveaux non entretenus, aux toits de verre perforés, et à l’intérieur rongé par la pluie. Certains cercueils étaient en miettes et je cherchais à apercevoir un bout de squelette en me penchant. Flavio me confia que ça coûtait cher à remettre en état et que ces morts-là étaient complètement oubliés.

 

 

_ Tu vois, Zoé, c’est ici que réside le mystère de la Recoleta. Là ou tout semble oublié. Le mystère aime l’oubli parce qu’il représente un parfait contraste avec ce qu’il est.

_ Mais toi, tu as déjà vu quelque chose de louche dans ce coin ?

_ Ce que je vois m’appartient. Chacun voit ce qu’il doit voir ici, mais la plupart des gens passent leur chemin entre les vieilles pierres et les ferrures art déco. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il y a une présence derrière l’apparence.

_ Dis-donc, pour un guide, tu m’embrouilles un peu ! Tu veux dire quoi ? Qu’il y a des spectres, des fantômes, des esprits ?

_ Est-ce que tu sens quelque chose d’inhabituel ?

_ Non, rien, mais où sont abuela et Mabel ?

_ Elles se sont assises sur un banc au bout de l’allée. Elles se reposent.

_ Ça, c’est inhabituel. Jamais abuela ne m’aurait laissée seule avec toi.

 

Flavio eut un drôle de sourire en coin. Il n’y avait personne d’autre que nous dans cette partie reculée du cimetière et j’ai reculé instinctivement.

 

_ Fin de la visite, Zoé ? C’était très agréable. J’espère que tu as apprécié autant que moi. Reviens me voir quand tu veux. Demande Flavio Pistari.

 

J’ai couru le long de l’allée avec des frissons qui naissaient à la racine de mes cheveux. J’ai aperçu abuela et Mabel qui me cherchaient elles-aussi. Elles étaient affolées. J’ai foncé dans leur direction, comme une boule de bowling et j’ai failli les renverser toutes les deux.

 

_ Il ne faut pas t’éloigner comme ça, Zoé, nous avons eu très peur.

_ J’étais avec Flavio et ce qu’il me disait était tellement passionnant que je n’ai pas fait attention…

_ Flavio ?

_ Oui, Flavio, le guide, celui que tu as payé à l’entrée...

_ Tu as de la fièvre mi amorcito ? Je n’ai jamais engagé de guide, voyons !

 

Mabel me confirma cela et je devais bien les croire ; elle n’était pas du genre à blaguer sur ce sujet-là. Malgré le soleil éclatant, j’ai eu soudain très froid : J’avais suivi un guide fantôme, quelqu’un qui avait sans doute sa tombe dans ce cimetière. Il m’avait choisie… peut-être parce que je n’avais pas été intéressée la première fois et que ça l'avait vexé ? Peut-être parce que je lui rappelais quelqu’un de sa famille ? Peut-être parce que j'avais une tête d'aventurière digne de confiance ? J'ai souri malgré ma peur diffuse.

En sortant du cimetière, j’ai lu l’inscription gravée à l’entrée : REQUIESCANT IN PACE. Abuela me l’a traduite. (qu'ils reposent en paix) Elle connaît aussi le latin : en médecine, on est bien obligé ! Abuela a essayé de détourner mon attention en me montrant des gommiers, ces arbres énormes qu'on ne trouve pas en France et dont les branches interminables sont soutenues par des piliers. Je la sentais inquiète. Elle avait compris que j'avais réellement vu un fantôme dans ce cimetière. Moi ça allait et je lui ai fait un câlin en la serrant fort pour lui signifier que j'étais entière, et toujours la même Zoé « llena de vida » (pleine de vie) comme elle aimait dire souvent en souriant.

Abuela s'est baissé prudemment, elle a ramassé une fleur qu'elle a mis dans ma main, une délicate « flor celeste de jacaranda » comme dans la chanson de Maria elena Walsh. Mais Flavio resterait gravé à jamais. Je le savais. Je retournerai dans ce cimetière, seule, pour en connaître tous les méandres, toutes les histoires.

J’avais été choisie, c’était effrayant, mais c’était aussi un grand honneur. J'ai commencé à rêvasser devant ma coupe de glace énorme tandis que Mabel et abuela discutaient doucement de choses d'adultes. Je marchais dans les allées ensoleillées et Flavio m’expliquait l’histoire, la politique et toutes ces choses barbantes pour lesquelles les grands se disputent... Je me disais que peut-être il m’apprendrait un peu de magie aussi si je lui paraissais digne de confiance ? . J’étais tellement excitée que, pour la première fois de ma vie, la glace au dulce de leche granizado me parut fade...

 

Mais tout ça, je ne le dirai à personne, pas même à Abuela, non ! Ça l'inquiéterait inutilement. Je serai muette comme une tombe ! Par contre, je vais l'écrire et je vais dessiner le visage de Flavio pour ne pas l'oublier. Après quoi, je cacherai le tout dans une boîte secrète. Finalement, c'est trop cool d'être hantée par un fantôme savant !

 

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