La main gauche est posée sur un cocktail. L'autre main, liane souple et déliée, danse dans l'air et accompagne des paroles que l'on déguste du bout des lèvres, en gourmet. L'art de bouger cette main tient du charmeur de serpent : ses ondulations illustrent et articulent à la perfection les propos de Laure. Chaque fois que je dois me montrer à ses côtés, je me sens de trop. Le regard qu'on me renvoie est certes souriant, mais empreint de gêne, comme lorsqu'on écoute par politesse une mauvaise histoire drôle. Je déteste ça.

 

Parfois, Laure en rajoute : elle me met en boîte et m'offre en pâture aux convives qui s'amusent de ma gaucherie. Je crois que le seul talent que l'on me reconnaisse est celui d'avoir su dénicher Laure. Un chercheur d'or toujours éclipsé par la richesse et l'éclat de la pépite qu'il présente. Si j'ai bien éprouvé bonheur et fierté à déambuler au bras de mon épouse, c'est une époque révolue et je fuis désormais les mondanités. Cette année, je me suis tellement défilé que Laure a songé à engager un professionnel pour pallier mes absences à ses repas de convenances. Je n'ai pas supporté l'idée de cette concurrence. Me voilà donc : condamné à assister à ses triomphes en société en incarnant l'ombre sur laquelle elle projette son aura.

 

Dans ces épisodes mondains je finis souvent un peu ivre. Il y a sans cesse des affronts minuscules ou des sourires aigres-doux à dissoudre dans le fond pétillant d'un cocktail, mais je ne suis pas le Great Gatsby et l'alcool me rend apathique et assommant. Dans ces moments là, Laure assemble ses sourcils, comme pour former un arc, me décoche une série de flèches assassines et sur le chemin du retour, j'ai droit aux sempiternels reproches que l'on réserve aux minables. J'encaisse sans broncher. Auparavant, je tentais de défendre ma cause, mais j'ai compris que Laure préférait tout aux longues plages de silence. Aussi, quand elle s'échauffe, se consume et me descend en flammes, je me tais et la laisse s'éteindre patiemment.

 

« Je t'aime, mais fais un effort bon sang ! Tu nuis à ma réputation. »

 

Elle m'a dit ça la dernière fois. C'était comme de parler d'un vieux tee-shirt troué dans lequel on se sent bien, mais que l'on refuse de porter dehors. J'ai haussé les épaules, mais elles auraient tout aussi bien pu choir dans le même mouvement tant j'étais abattu. Ce jour là, j'ai eu envie de la gifler, de l'humilier à son tour. Au lieu de cela je suis allé au lit, la laissant étudier ses dossiers si importants. Subtile et charmeuse en société, Laure s'était révélée tranchante et âpre dans l'intimité et, contrairement à ce que j'avais prévu, elle ne faisait pas mon bonheur.

 

 

 

Les Gotzer venaient d'acheter dans le quartier et Laure avait sauté sur l'occasion. Benjamin était quelqu'un d'important, voilà ce que j'avais retenu. Elle avait convié le couple à un dîner « à la bonne franquette » comme elle aime à dire, ce qui ne correspond en rien au travail de préparation qu'elle fait exécuter en amont. La parole, chez Laure, a rarement son prolongement dans la réalité. Je m'exprime peu, mais mes mots comptent et j'essaie autant que possible d'être en accord avec eux. Le langage est son jeu. J'ai une bonne connaissance de son arsenal de répliques et de sa dialectique, mais c'est fréquemment qu'elle parvient à me retourner comme une crêpe. Je sais le plaisir qu'elle tire de cela ; il est proportionnel à mon humiliation. Je brosse un tableau manichéen, mais pour être juste, je dirais que notre couple emprunte encore parfois les sentiers tendres. J'aime cette Laure souple et sensuelle, aux antipodes du silex habituel. C'est une femme qui sait alors imposer son animalité sans vulgarité. Ces moments-là sont rares.

 

 

 

Gotzer est homme à faire honneur au buffet. Il pioche à la crabe et rien ne s'échappe de ses mains expertes. Sa femme est plutôt fluette, de dix ans sa cadette. Elle porte un haut de lin beige et une jupe noire courte et légère. La plupart du temps elle se contente de sourire ou d'acquiescer poliment aux propos de son mari. Gotzer gesticule dans un costume sur-mesure qui l'avantage. J'ai très vite ôté ma veste pour ne pas souffrir de la comparaison avec ce géant élégant, malgré la grossièreté de ses traits. Finalement, Laure a peut-être raison. Je dois être mesquin. Elle est partie dans ses embardées interminables. Je décroche et me pose en spectateur, en me servant des petits verres de punch. Ils sont sous le charme, subjugués, et Laure pose ses jalons pour dériver progressivement vers le sujet qui l'intéresse : son entreprise. Ce doit être un gros poisson, ce Gotzer, car Laure reste prudente dans ses assauts. Elle n'abandonne pas pour autant la femme de l'industriel en jouant la carte de la connivence, de la légendaire solidarité féminine. De la manipulation à l'état pur, réalisée avec brio. Je trouve ça à vomir. J'accuse déjà les premiers effets du punch. Il faut que je me tempère. J'ai croisé les sourcils en arc de Laure au moment de reposer mon verre vide. Je sais ce que cela signifie, et j'en ai confirmation quelques minutes plus tard, devant la porte du frigo.

 

« Tu n'imagines pas ce que ce dîner représente pour moi ! Ce type-là, c'est un passeport pour les pays nordiques. Alors contente-toi de sourire poliment et de boire de l'eau. Je ne devrais même pas avoir à te demander ça ! »

 

Je n'ai rien ajouté. Nous sommes sortis de la cuisine avec les plats suivants, le visage étiré par un même sourire. Du buffet, nous sommes passés à table. Gotzer a également abusé du punch. Il bégaie un peu, sa langue traîne et patine en début de phrase, mais Laure n'a rien contre cette ivresse-là. Ils sont passés de l'autre côté de la barrière. Ça discute parts de marché, pourcentage de pénétration, concepts novateurs, politique d'investissement. La femme de Gotzer m'accompagne en baillant discrètement. Nous nous dirigeons vers une issue que j'ai mille fois expérimentée. Je somnole, le vin m'emporte. Au moment de saisir mon verre, il se renverse sur la table. Tandis qu'il macule la nappe, Laure y va de sa réplique :

 

« Il ne tient pas vraiment l'alcool et n'en est pas à sa première victime. Sans exagérer, mon mari est un authentique serial killer de nappes blanches ! »

 

Ils sourient, ajoutent que ce n'est rien. J'affiche la même bonhomie, mais Laure m'a transmis sa haine en un regard. Je me sens à nouveau comme ce vieux tee-shirt troué.

 

 

 

Constance, la femme de Gotzer, est distraite, ailleurs, évincée du brainstorming. Elle aussi est un faire-valoir. Depuis l'incident de la nappe, elle me regarde de profil, semble m'étudier. C'est plutôt nouveau comme configuration. Nous conjuguons notre ennui au gré de nos sourires muets et de nos haussements de sourcils. Laure m'ignore superbement tandis que je me verse un autre verre de vin rouge. Ça tangue. Elle adresse à Gotzer des sourires insupportables de perfection. D'ordinaire, j'ai tant de mal à leur donner naissance. Je divague et songe à l'humilier à mon tour, à la blesser, tandis qu'elle m'envoie chercher le dessert en secouant vaguement sa main-liane. « Oui maîtresse ! » Ai-je envie de hurler, mais je me contente de ruminer.

 

À la bonne franquette ! Je ricane devant l'imposante omelette norvégienne. Les mots n'ont aucune valeur pour Laure. Elle les agence et les sacrifie comme des petits soldats à sa cause, sans état d'âme. Je sens monter un début de migraine. J'ai posé l'omelette au milieu de la table. Gotzer s'extasie et Laure avoue modestement ses talents cachés. C'est en me rasseyant que j'ai laissé mes yeux glisser puis s'attarder sur les jambes de Constance. Gotzer est happé par ma femme qui le tutoie, l'entortille, lui tourne la tête et l'entraîne à la familiarité constructive. Ils évoluent dans un tango cérébral et lubrique, sans pudeur aucune. Laure est en train de s'ouvrir une voie sûre vers les marchés nordiques.

 

 

 

Depuis peu, j'ai la main posée sur la jambe gainée de Constance. Elle a sursauté, mais n'a rien dit. J'ai attendu que mon cœur batte moins fort avant d'emprunter la route de la soie. Mes doigts ont soulevé la jupe et ma paume s'est aventurée, caressante. J'ai retenu mon souffle en sentant la chair libre et tendre de sa cuisse. Ma colère a fui sous l'effet de cette tiédeur soudaine. J'ai l'index posé sur le renflement soyeux. Je tends doucement le tissu en imprimant un mouvement régulier. Constance déglutit, s'affaisse, et écarte légèrement les cuisses. Je me laisse irradier par une double ivresse. C'est le moment choisi par Laure pour me sortir de cette béatitude. Si je peux faire passer les assiettes à dessert ? Bien sûr où ai-je la tête ? Je m'exécute sans ôter l'autre main de sa niche. Constance ne me regarde plus depuis que j'ai la main sur elle. Elle boit du champagne par petites gorgées et guette les deux orateurs lancés dans leur joute verbale. Je sens le tissu s'humidifier. Ça m'électrise. Constance se recule, et sans trahir le moindre trouble, demande à Laure l'emplacement des toilettes.

 

Laure me toise, dégoûtée : j'ai encore un verre à la main. Je lance, innocent :

 

« Un problème chérie ? »

 

Gotzer m'a jeté un regard amusé, un tantinet condescendant. Je jubile. S'ils savaient... Je baigne dans une inhabituelle volupté. Il me semble que j'ai le doigt sur le détonateur de cette soirée et qu'en un geste, je peux déchirer le décor planté par Laure. Constance met du temps à revenir. Je suis tout à mon plaisir. Je prête l'oreille aux réparties fines de Gotzer. Objectivement, il se débrouille plutôt bien. Laure me guette du coin de l'œil. Elle n'a pas supporté mon air d'ange bourré, ça la déconcentre et nuit à ses performances. Mon érection se porte à merveille. Je fais le pari qu'elle attendra le retour de Constance.

 

Pari gagné. Constance lance un sourire poli avant de réintégrer sa place. J'ai de nouveau l'œil qui glisse sur ses bas et le cœur qui tambourine. Elle exécute un léger roulis avec ses jambes qui me chavire. Ma main échoue sur sa cuisse, progresse à nouveau sous la jupe et cherche le contact humide du tissu. Et là, plus de tissu, mais le contact direct de la toison brûlante de Constance. Mes doigts explorent et ses cuisses se referment doucement sur ma main. J'exulte au paradis des salauds.

 

 

 

Les Gotzer sont partis vers deux heures du matin. Laure, sur la pelouse, leur a adressé un petit signe de la main tandis que je gardais le poing fermé qui avait accueilli la jouissance muette de Constance. J'aurais pu faire exploser cette soirée, réaliser un véritable carnage. C'est ce que j'ai envie de dire à Laure qui m'invective depuis que les Gotzer ont quitté notre champ de vision. Mais j'opte pour le silence. Nous sommes rentrés. Je suis allé ouvrir ma main aux toilettes. Constance y avait glissé sa fine culotte noire, humide et parfumée au moment du départ. J'ai plongé le nez dedans, puis je suis ressorti étourdi et bouillonnant. Laure m'a déjà oublié. Elle monologue en remplissant le lave-vaisselle, dit avoir marqué des points. Je me dirige vers la chambre en la laissant compter.

 

Maintenant, la lumière éteinte, je pense à tout cela. C'est confus. Laure me tourne le dos et son corps nu ne m'inspire rien. Les mots comptent beaucoup pour moi. Je cherche à être en accord avec eux. Pourvu qu'elle ne s'avise pas de me demander si je l'aime encore.

 

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