Le typhon de Conrad.

(texte finaliste du concours érotique: Les avocats du diable.

Consigne donnée à minuit : "Jamais sans toi, peut-être avec un autre" et il fallait terminer par le mot "ancre".

On peut maudire les cieux, injurier la tempête, hurler de rage contre les vagues qui déferlent et vous laissent exsangue sur le pont. On peut s’épuiser de colère sous la frappe aveugle des éléments, celle qui nous cible pourtant mieux qu’un ennemi intime. On peut encore mouliner à tour de bras, colmater ce qui peut l'être, on finit par plonger parmi les débris, transi, apeuré, exposé à mille morts. On peut maudire les cieux et cependant… Il y a des gens qui apparaissent en plein naufrage et l’athée que j'ai toujours été, bénit cette infortune sans laquelle tu ne serais pas là, aujourd’hui encore à mes côtés.

 

 

Tu m’as traîné un temps, plus mort que vif, me prodiguant les premiers soins et l’égaré que j'étais les repoussait avec autant d’ingratitude que de mauvaise foi. J’avais besoin de ton aide mais refusais de l'avouer, de me l’avouer. Athée et pauvre diable, tu m’as dévoyé et converti, tu m’as tour-à-tour sauvé et perdu avec les petites bouées tendres que tu me jetais au visage.

 

D’autres auraient procédé par subtiles touches impressionnistes, me proposant le calme qui suivait la tempête. Elles m’auraient laissé respirer, reprendre pied à mon rythme, mais tu n’étais pas les autres et mon rythme, tu t’en balançais. Le métronome, c’était toi et tu oscillais sévère. Comme on éteint parfois le feu avec le souffle d’une explosion, tu as promené ton typhon sur ma tempête pour l’annihiler.

 

Les premiers ébats furent désastreux. Je te laissais grimper, glisser, engloutir, serpenter des hanches, gémir. De mon côté, je n’imposais que mon silence et ma désolation de ne pas être où tu m’attendais. Tu étais belle, Maude, je le savais, pas simplement jolie ou charmante, mais belle de tous tes atomes savamment agencés, belle de cette volonté qui me faisait défaut, conquérante d’un quotidien qui m’avait fait chuter. Il m’apparaissait alors que j’étais une erreur de casting, l’élément mou d’une mécanique furieusement charnelle, et nos rapports étaient parasités par l’embarras.

 

« Ce sont tes médocs » me disais-tu « Va falloir penser à balancer tout ça et vivre sans béquille… enfin, quand je dis sans béquille, tu me laisses celle-là hein ? »

 

Tu m’invitas à sortir en ignorant mes appréhensions. Ma vie était trop cloisonnée, il me fallait un souffle nouveau, loin de la VMC ronronnante, et je devais me faire beau, tacler le quotidien, exploser mes poumons, juste pour voir ce que ça faisait. Perchée sur tes talons hauts, ton petit cul ondoyait suivant les courbes d’un ruban de Möbius, l’infini à portée de main. Ta robe rouge te collait au corps, tu semblais sortir de l’eau, et les regards des hommes convergèrent dès notre entrée dans la brasserie.

– Tu ne passes pas inaperçue. Y en a qui vont se brûler les rétines.

– C’était le but. J’aime exister dans le regard des hommes. J’aime ce désir animal qui déchire les convenances. Pas toi ?

– Les femmes ne me regardent pas comme ça.

– Je suis sûre que si. Tu n’y fais pas attention, c’est tout. Crois-moi, notre regard se porte aussi sur vos fesses, vos épaules.

– Je ne cherche pas à attirer le regard d’autres personnes.

– Oui, tout le monde dit ça, mais en quoi est-ce louable ? On devrait baisser les yeux devant la beauté qui s’offre au quotidien ? Tu irais dans un musée pour regarder les murs en te détournant des tableaux ? C’est absurde n’est-ce pas ?

– Les gens interprètent. Ils te pensent disponibles, légère.

– Eh bien qu’ils le pensent. Une part de moi est toujours disponible à la beauté spontanée, au danger de l’ivresse. Regarde le type à gauche avec la chemise bleue. Il glisse sur mes jambes dès que sa femme plonge la cuiller dans son assiette. Je vais relever un peu ma robe pour qu’il aperçoive le liseré de mes bas, et peut-être un peu de chair s’il est sage.

 

Pour la forme, je m’offusquai timidement, mais je me surpris à apprécier le spectacle. Tes ongles remontaient de tes chevilles, crissaient sur la soie jusqu’à saisir l’élastique du bas pour le réajuster. L’homme, hypnotisé, le teint cramoisi, peinait à reprendre son souffle. Mon petit métronome, tu me faisais osciller entre le danger et l’excitation.

– Alors, n’est-ce pas troublant ?

– Ça me dérange un peu que tu t’offres ainsi.

Ton pied déchaussé trouva la bosse de mon pantalon.

– En tout cas, lui a l’air d’apprécier. Maintenant suppose que je pivote de quelques degrés, que j'écarte perceptiblement les jambes pour proposer mon petit triangle de dentelle à cet homme. Imagine qu’il étrangle sa compagne pour ne pas perdre une miette de mon intimité dévoilée et que vous me preniez en sandwich tous les deux ici-même. C’est à ça que je pense, tu vois, et sans aucune honte car ça me fait mouiller de plaisir. Que te laisse la vie, sinon le plaisir ? Certains s’en défendent, moi je le cueille.

– Peut-être que je ne suis pas l’homme qu’il te faut. Voilà ce que j'en pense.

Tu t'es rembrunie en déclarant que mon état dépressif faisait que je n’étais l’homme de personne pour le moment, mais que mon absence de désir ne m’autorisait pas à juger le tien. Ce faisant, le visage fermé, tu as suivi ton annonce et ouvert tes jambes à l’homme qui rêvait éveillé. Il se repaissait. Ses yeux jouaient au ping-pong entre sa femme, toi et moi. J’étais animé d’une colère rentrée qui n’éteignait pas, cependant mon excitation. Je crois que pour la première fois, j’eus peur de te perdre et ce sentiment déchira mon état dépressif. Ma vie ne valait rien, je t’avais laissé m’agripper et ce jour-là je sus que plus jamais je ne voudrais que tu me lâches.

Tu m’as très peu parlé après cet échange. Quand j'essayais de renouer le dialogue, tu restais évasive, presque ennuyée entre deux bâillements.

Lors que nous sommes rentrés, j'avais l’image de cet homme te souillant de mille manières, la bouche débordant de bave, le sexe giclant sans discontinuer. Le désir d’un autre fit naître le mien. J’ai plaqué mes mains sur tes fesses et tu as donné une tape sur la main quand j'étais sur le point de faire glisser ta culotte.

– Si tu n’avais pas réprimé mes fantasmes tout à l’heure, elle serait encore humide. Tu as cassé l'ambiance.

Je n’ai pas répondu. Je te voulais comme jamais. J’ai trouvé l’ouverture de tes lèvres après quelques refus et tu t’es assouplie jusqu’à fondre sur ma langue. Tu ondoyais à quatre pattes ; tes bas étaient la seule trace d’humanité dans le tableau, tout le reste était animal, organique, gorgé, tendu, turgescent, souple. Il y avait cet homme qui s’interposait et que j'essayais de gommer en explorant tes orifices simultanément. Je voulais être deux pour toi, que mes doigts, ma langue et mon sexe, comblent tout désir d’autrui. Cette peur de te perdre, je ne savais l’exprimer autrement. Loin de me laisser à mon affaire, toi, mon petit typhon, tu ruais, tourbillonnais, suais au point de glisser comme une anguille entre mes mains et quand, le souffle court je crachai mon plaisir tu hurlas et pleura tout à la fois, te recroquevillant en position fœtale.

 

Nous avions connu un moment de pur mystère. Une alchimie sacrée. Une marque indélébile, un tatouage indécent de ce plaisir-là, qui me sembla, sur le moment, impossible à reproduire. J’étais parti si loin dans le cosmos que j'étais prêt à douter de l'inexistence de Dieu. Je te regardais, ma déesse, abandonnée, échevelée, blasphémée, ton petit corps de danseuse presque disloqué par la tempête et j'ai pensé à Joseph Conrad, minuscule fétu sous les vagues gigantesques de son typhon. C’est ce jour-là que tu m’as tatoué, oui… Jamais sans toi. J’avais perdu pied, corps, tête, et je m'étais libéré réellement pour la première fois de ma vie.

 

Il y a des gens qui apparaissent en plein naufrage avec leurs petites bouées tendres et je ne désirais plus qu'une chose : m’abîmer en toi, m’user le bastingage en frottements divers, ramer à mains nues et bouillonner jusqu’à disparaître en un tourbillon. Je te laissais le typhon, et j’empruntais les vagues.

 

Il me fallut un certain temps avant de l’avouer. Je n’étais jamais autant excité que lorsque tu séduisais l’autre anonyme. Tu minaudais outrageusement, tu captais le soleil entre tes jambes pour des effets de transparence, tes fesses et tes seins dansaient sous toutes les toiles. Je t’aimais plus intensément quand tu étais libre de m’échapper. Je ne parvenais pas à me raisonner. Ces regards, ces érections que tu volais d’une œillade coquine, me rendaient fou de colère et de désir. Peu à peu, j'appris à dominer cette colère. Nos sorties étaient le torticolis du quotidien et la tornade qui s’ensuivait valait toutes les colères du monde. Ta liberté me libérait. Tu évoquais ouvertement les possibilités d’un troisième partenaire alors que tu glissais ta cyprine sur mon membre en gémissant, les dents mordant tes lèvres. Ce plaisir était intarissable et je buvais à ta source sans pour autant franchir le cap du fantasme. Un fantasme perd sa portée quand on le réalise. C’est ce que je soutenais, une fois rhabillé avec un soupçon de mauvaise foi. Je pense que tu y trouvais ton compte, néanmoins, car ton caractère guerrier m’aurait fait céder plus rapidement si tu l'avais vraiment voulu. Nous eûmes des années de joie intense, toi le typhon et moi les vagues, contre vents et marées, comme on dit. Combien de coques ont crevé sur l’écueil pointu de tes tétons, dans le courant d’air d’un effet de jambes ? Combien de sexes dressés prêts à répondre au doigt et à l’œil ?

 

La logique aurait voulu que nous finissions par fréquenter un club échangiste, mais tu ne l'as jamais proposé. Tu aimais provoquer l’inattendu et quel tabou aurais-tu brisé dans un lieu dédié. Non, il fallait dénicher des endroits différents, des situations incongrues, cocasses et compter aussi sur l’adjuvant hasard. Tu aimais ces voyages en train. Je te gardais à vue tandis que tu aguichais, subtile, l’heureux voisin de circonstance. Plusieurs fois, la main sous le manteau, tu te fis jouir à quelques centimètres d’un quidam et me donnais ta culotte à respirer en sortant du wagon. Tu m’électrisais, Maude, par ton indécence et ta singularité toujours renouvelées. Je ne serais pas belle tout le temps, me disais-tu. Faisons des provisions pour les jours ternes. Il est vrai que toutes ces anecdotes sont ancrées à jamais, que ces promesses de don à l’anonyme nous appartiennent, qu’elles constituent l’épine dorsale de notre union. Jamais sans toi, non jamais… mais peut-être avec un autre ! avais-tu ajouté, amusée.

 

Onze ans que cela durait, Pour tout dire, cet anonyme qui te prendrait en ma présence n’était plus qu’une vague menace, mais je continuais de jouer le jeu pour le plaisir que nous prenions à être ensemble après, sans l'importun. Oui, onze ans. Aussi, quand tu as organisé un repas avec ce Rémy, une espèce de vieux beau à la mâchoire avancée comme une protection de football américain, je n’ai pas tilté. Nous avions déjà reçu des amis à domicile et tu savais titiller sans provoquer d’incident diplomatique avec la conjointe. Il était seul, et cela aurait dû m’alerter. J’étais un peu absent, renfermé, peu disponible. Cela a joué peut-être. Je l’ignore. Tu t’es montrée plus engageante qu’à l’accoutumée et le vin n’avait pas le temps de décanter dans ton verre. Pis, le bougre te resservait immédiatement avec son large sourire carnassier. Je n’intervenais pas. J’avais pleine confiance en toi. Tu avais cette jupe en daim très courte sans culotte « je fais peau contre peau, ce soir » m’avais-tu dit, guillerette. Ton chemisier blanc était presque transparent. Les mamelons roses apparaissaient au moindre geste un peu ample. Rémy m’ignore superbement. Le parfait exemple du mâle dominant qui détaille sa proie. Une petite salope à embrocher dare-dare, ce sont les envies que je lui prête. Elles sont tapies derrière un front plat, à peine ridé. Il déboutonne son col et toi tu ris aux éclats, sans raison. Je sens la colère monter. Se pourrait-il que cette fois tu dépasses les bornes. Il a posé une main sur ta cuisse et tu le laisses agir. J’ai peine à me contenir. Le verre de Rémy a giclé sur le tissu. Un de tes mamelons colle au chemisier et Rémy se jette dessus en te plaquant au sol. J’assiste, médusé à la profanation de ma déesse par le pire des mécréants. Rémy est nu. Son sourire a disparu et c’est un regard fou qui s’impose. Il t’arrache les vêtements, te traite de salope, te retourne comme une crêpe, te fesse en t’empalant, t’inflige avec brutalité ce que je faisais en pleine douceur. Il rugit, éructe, collectionne les banalités vulgaires. Tu gémis et tu cries comme avec moi, plus fort peut-être même, je ne parviens plus à penser. Je me consume en cendres, aspiré par le vide. Je voudrais disparaître, ne plus assister à la saillie du rugbyman qui te tient par les cheveux et t'incite à le happer jusqu’à la garde. Plus que par l’acte en lui-même, je suis dégoûté par ton assouvissement. Le typhon s’est éteint sous les coups de boutoir d’un minotaure et mes onze années de certitudes ne pèsent plus bien lourd. Pire, tu pleures à la fin, je pensais être le seul à pouvoir recueillir ces larmes. Ça me déchire. Tu le congédies dans la foulée.

Tu me fixes à présent. Je te fais face. Ta main se veut caressante, mais je reste froid.

– Je te connais, mon amour. Tu désapprouves n’est-ce pas ? Je n’ai pas dérogé à ma promesse. Jamais sans toi… mais peut-être avec un autre. Cette jouissance, je te l’offre ;ces pleurs étaient pour toi.

 

Tu remontes sur le piédestal en une réplique. Tu as conservé ce pouvoir-là, ma déesse. Tu frottes doucement le tranchant de ta main contre ton sexe rougi, embrasse puis enduis mon urne funéraire de cette vie qui m’a échappé, dans un ultime naufrage. Tes petites bouées n’avaient pu me sauver un an plus tôt. Le cœur avait cédé pendant mon sommeil. Il avait sans doute suffisamment aimé pour cette vie-là. Le navire est resté à quai. Tu n’as pas voulu disperser mes cendres dans les vagues, mon typhon, tu m’as voulu avec toi, pour toujours. Il y aura d’autres Rémy, je le sais maintenant. Poursuis ta vie, ma belle, toi qui fus à la fois, mon souffle, mon île et mon ancre.