Raccroc

Il sait ce qu’elle va encore objecter. Qu’il a trop d’imagination, qu’il doit sortir un peu le nez de ses romans noirs et arrêter de la soupçonner éternellement. Clarisse dira ça en se parant d’une moue où l’amusement l’emportera finalement sur la plainte. Après quoi le bain coulera, moussant, fumant, et elle refusera catégoriquement de revenir sur le sujet. C’est vrai que Serge aime passer ses soirées entre les pages de bons polars. Il n’a pas, à ce jour, trouvé meilleur compagnon d’insomnie. Il se repaît de l’angoisse des autres, étudie les réactions à la poisse, et enregistre les alternatives convaincantes, en vue d’une éventuelle application concrète. Clarisse va encore filer. Il en est persuadé et ça le rend malade. Ça lui fera peut-être encore plus mal qu’il y a dix ans. Il ose à peine l’envisager. C’était pareil à l’époque. Un brusque surcroît de travail, d’interminables vérifications esthétiques matinales dans la salle de bains, et l’abandon total des pantalons. Serge va se taire cette fois encore, mais il a remarqué l’accroc de ses bas. Les mêmes qu’il y a dix ans, lorsqu’elle avait franchi la porte sans donner d’explications. L’image est toujours aussi nette : des bas filés, comme l’illustration de ses intentions, qui s’éloignent puis disparaissent dans un crissement.

 

Clarisse s’est endormie rapidement, en sautant le repas. Lui, tente de bouquiner sur l’étroit balcon, mais les rires des jeunes du quartier, associés à un défilé d’images tristes, font valdinguer les mots en un carambolage inextricable. Il tente une ultime embardée puis renonce et laisse venir à lui les bas filés, ceux du jour et les autres. Elle va se barrer, c’est sûr, mais que faire ?

Les lampadaires éclairent les blocs de la cité rose. S’il est une couleur qui ne correspond pas au lieu, c’est bien le rose. Sous-sols dévastés, abris bus explosés, voitures carbonisées… La police vient peu, mais en masse, engendrant caillassages et bravades diverses. Les vieilles tremblent, se faufilent entre ceux qui squattent les halls, et se font traiter de grosses putes au passage. Trouver une justification au rose, c’est comme s’évertuer à chercher un gramme de romantisme dans la noirceur d’une cave, pendant une tournante.

Juste en dessous, la cité verte ne porte pas mieux son nom. L’espoir y est, chaque jour, fouetté, et les lieux sont empreints des mêmes stigmates, ceux d’une guerre quotidienne où la rancœur, le rejet et la peur, transforment chacun en agresseur et en victime. Retour du silence. Filer… filature. Une simple association d’idées qui déborde maintenant. Serge est résolu. Cette fois-ci, il veut savoir.

 

Au matin, quand Clarisse sort de la salle de bains, Il est déjà posté au coin de la rue, casqué et à cheval sur le scooter du voisin du troisième, pas encore quinze ans, mais de sérieuses dispositions pour la négociation. Le petit pourri, flairant l’urgence, s’en est mis plein les poches.

 

Le bus entame sa plongée sur la ville, triste panoramique sur la zone industrielle de Rouen. Le coin s’enorgueillit de la résidence de Flaubert. Avec un tel paysage, sûr que l’auteur aurait versé dans le polar urbain s’il avait vécu à notre époque. Clarisse descend au terminus, puis continue à pied. Il la suit à distance. Elle a déjà les fesses qui dansent. Il ne voit que cela. À peine a-t-elle franchi la grille d’un jardin touffu, qu’un homme empressé, vient l’enlacer. Elle lui caresse les cheveux, soupire, se colle contre un sexe tendu sous le tissu. Serge serre les poings. Si le rendu visuel est lointain et flou, il perçoit néanmoins les prémices de l’emboîtement charnel à venir et, lorsque les volets se ferment à l’étage, ça lui fait l’effet d’un coup de sabot dans le sternum. Il voudrait trouver le courage d’intervenir, mais ne sait plus où chercher.

 

Ils sont repassés par la grille du jardin. Elle a les cheveux détachés et les bas filés, juste en dessous du niveau de la jupe. La main du type accompagne nonchalamment son roulement de hanches, en propriétaire. De l’autre, il désigne des immeubles et son discours semble la passionner. Serge conserve ses distances, avance mécaniquement, le crâne traversé par de fulgurantes anticipations meurtrières. À l’angle de la rue, une maison détonne sur la grisaille avec sa couleur rouge et ses volets bleu roi. Clarisse attire l’homme vers elle et l’embrasse à pleine bouche, longuement. Serge détourne le regard, toise la maison bigarrée, aimerait la trouver moche, mais n’y parvient pas totalement. Frisson glacial. La certitude d’en avoir assez vu grandit à chaque pas. Serge s’arrête, la regarde filer dans ses bas filés, inexorablement, dodelinante, comme un cerf-volant sans attaches.

 

Dégivrage. La colère sans doute. Il rebrousse chemin. Elle est étrange cette station-service, ou peut-être est-ce l’association d’idée qui le saisit au passage, à renifler d’un peu trop près les vapeurs d’essence. Les yeux embués, il ressent un brusque besoin de chaleur, de purification par le feu. La vengeance n’est pas toujours un plat qui se mange froid. Une chose est sûre : Il ne laissera pas un autre salaud lui prendre Clarisse.

 

Peu après, il a poussé la grille, s’est tapi dans un buisson et a guetté l’arrivée de la nuit. Ils sont revenus, se sont imbriqués à nouveau jusqu’à ce que Clarisse regarde sa montre et décide de prendre congé précipitamment. Vers 23H00, lorsque les volets se sont enfin refermés, Serge s'est dégourdi ses jambes ankylosées avant de répandre le contenu du jerrican autour de la maison, en insistant particulièrement sur le seuil. Il a embrasé le tout, et a franchi la grille pour rejoindre le trottoir opposé.

 

La longue montée de Canteleu jusqu’à la cité rose. Le scooter asthmatique fait du sur-place. Serge est rattrapé par le souvenir, par l’abandon. Elle n’avait pas le droit de lui faire revivre ça. Même maintenant. La première fois, il avait cru mourir, seul au milieu des autres. « Je vous présente Serge, il va partager la chambre de Tuan Kiet puisqu’il y a un lit de libre. » Lorsqu’elle était revenue à la porte de la maison d’enfants, deux mois plus tard, le lendemain de ses sept ans, il n’avait songé qu’à lui faire payer l’addition de sa douleur et, sans connaître le principe des intérêts, il la voulait exorbitante. Mais à la voir ainsi, penaude et larmoyante, il n’avait pu s’y résoudre et l’avait agrippée en primate, pour respirer l’espoir au creux tiède de son ventre. Il avait fallu un an de simagrées et de promesses avant que le juge des enfants ne décide de les réunir à nouveau. Sa mère n’était pas faite pour vivre avec un homme. Serge ne l’aimait qu’en pantalons.

 

Il rentre tard. Il pue l’essence. Il sait pertinemment qu’elle ne veut plus le voir sur une moto. Il fait une sale tronche et pose un œil noir sur ses bas. Non, il n’a pas faim ! Mais pourquoi s’emporte-t-il ?

Clarisse se mord les lèvres. Elle ne sait pas par où commencer. Elle doit pourtant trouver les mots. Les ados sont des interlocuteurs impossibles ! Elle cherche l’interrupteur, celui qui mettra fin aux zones d’ombres. Elle est en quête d’une lumière tamisée. Ce ne sont pas des secrets qui s’éventent à plus de vingt watts. Il faut prendre le temps, organiser des rencontres, ponctuelles, puis régulières. Présenter un fils à son père, un père à son fils. S’assurer leur participation dans son projet de réunion. Ils allaient sûrement lui en vouloir et la maudire autant que ces années perdues.

 

Elle jette un œil dans sa direction.

Il est encore plongé dans un de ses foutus polars, fermé au monde. Elle parlera demain. Enfin, elle essaiera, comme chaque jour depuis un mois. 

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Commentaires : 1
  • #1

    Eva Scardapelle (jeudi, 01 novembre 2012 15:46)

    Etant une tanche pour poster des commentaires un tantinet intéressants, je me contenterai juste de dire sur ce texte, mais cela pourrait être sur un autre, que si un éditeur passe par là, l'auteur aura au moins une lectrice fidèle ;-) Quel potentiel !

    Quand on dévore ce texte, on se laisse aller aux plaisirs des mots, des tournures, des sous-entendus pour découvrir une chute si inattendue...La grande force de tous ces textes, c'est de nous emmener là où on n’aurait jamais pensé aller. Un beau voyage, assurément.